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22
Déc
09

L’autoportrait

L’autoportrait est un exercice pratiqué par de nombreux artistes peintres. Absent dans l’antiquité, et exceptionnel au Moyen Âge, il apparaît à la Renaissance, lorsque l’individu devient un centre d’intérêt majeur.
Au-delà de l’introspection, l’autoportrait est une manière commode d’exercer sa technique, le modèle le plus facilement disponible étant soi-même.
Les premiers autoportraits apparaissent dès le XIIe siècle dans les enluminures, mais ils s’apparentent en fait à un procédé de signature. Ce procédé consistant à se peindre parmi les personnages d’un événement, sorte de signature visuelle du tableau, aurait été utilisé dès 1359 dans l’Assomption de la Vierge d’Andrea Orcagna, de même que peut-être par Fra Angelico.
La primeur incontestable du procédé pourrait cependant revenir à Benozzo Gozzoli, qui se met en scène, s’avançant parmi la foule, coiffé d’un bonnet sur lequel son nom est inscrit, dans la fresque de l’adoration des Mages, Chapelle des mages, 1459, à Florence. De même, Piero della Francesca se représente en soldat, lourdement endormi, dans sa Résurrection (vers 1463-1465, Sansepolcro), alors que Sandro Botticelli, se tourne orgueilleusement vers le spectateur, dans une autre Adoration des mages (Florence, 1475). Filippo Lippi reprend le procédé dans le cycle de fresques des Scènes de la vie de la Vierge (Cathédrale de Spolète, vers 1465), ainsi que son fils Filippino Lippi dans La dispute avec Simon le Proconsul de la chapelle Brancacci de Santa Maria del Carmine (1471-1472), à l’achèvement de laquelle il participait. De la même manière, on verra Albrecht Dürer traverser avec un ami le paysage du Martyre des 10 000 (1508).
Dürer est un des grands créateurs du genre de l’autoportrait, comme représentation distincte de soi. Il se dessine dès l’âge de treize ans en 1484, puis peint trois grands autoportraits en 1493, 1498 et 1500. Celui de 1500 (Munich, Alte Pinakotek) est particulièrement remarquable car Dürer s’y peint de face, un angle de vue que peu de peintres ont utilisé pour se représenter. Dans tous les cas, l’image de soi est rapprochée de son monogramme, soigneusement calligraphié. Dürer est également le premier artiste à se représenter nu (1503). Enfin il n’hésite pas à se dessiner sous les traits du Christ, en 1522 et 1523, quelques années avant sa mort.
Les grands peintres italiens de la Renaissance ont réalisé assez peu d’autoportraits. Le premier est sans doute celui du Pérugin vers 1500 (collège du Cambio, à Pérouse). On connaît un dessin de Léonard de Vinci (1512). Quant à Michel-Ange, il a donné son visage à la dépouille de saint Barthélemy dans le Jugement dernier de la chapelle Sixtine (1536-1541) ; et plusieurs de ses sculptures peuvent s’assimiler à des autoportraits idéalisés, comme le San Procolo du tombeau de Saint Dominique à Bologne. Raphaël nous est plus connu : on le voit parmi les personnages de l’École d’Athènes (1510), dans un autoportrait présumé de 1516, au Louvre ; ou encore avec un ami auquel il tient l’épaule (1518, Louvre). Titien a peint deux beaux portraits de lui-même en vieillard dans les années 1560. Véronèse apparaît pour sa part en violiste vêtu de blanc dans les Noces de Cana, au côté de Titien jouant de la viole de gambe (1562).
À l’exception peut-être d’Annibal Carrache, les Italiens ne sont pas, jusqu’au XVIIe siècle, des adeptes du genre. Le Caravage, cependant, s’il ne laisse aucun autoportrait à proprement parler, se prend pour modèle dans plusieurs tableaux : en Bacchus convalescent, au début de sa carrière, de même probablement que dans le groupe des Musiciens (au second plan). Puis il apparaît incidemment dans certains de ses tableaux comme spectateur : ainsi dans le Martyre de saint Matthieu. On notera qu’il a donné sa tête à celle de Goliath, brandie comme trophée par David (1609), s’identifiant de manière marquante, au terme d’une vie marquée par la violence, avec le personnage défait. Artemisia Gentileschi se représente également à plusieurs reprises, tant dans les différentes versions de Judith et Holopherne, où elle exorcise le viol subi dans sa jeunesse, que dans les autoportraits plein de vigueur de la maturité.
Au XVIIe siècle, Flamands et Hollandais font de l’autoportrait un véritable exercice d’introspection. Van Dyck et Rubens nous ont laissé de nombreuses images d’eux-mêmes, en général valorisées. Vermeer se peint (probablement) de dos dans l’Allégorie de la Peinture (Vienne), tandis que Franz Hals, le plus important portraitiste de son temps, ne laisse apparemment aucune image de lui.
Mais le plus marquant des autoportraitistes est sans conteste Rembrandt, qui a consacré près d’une centaine d’œuvres, gravures ou toiles, à l’image de soi. L’autoportrait apparaît chez lui comme une forme de journal intime, fondant pour la peinture ce que Philippe Lejeune a nommé « le pacte autobiographique ». Son premier autoportrait connu date de 1627, en jeune homme ébouriffé ; son dernier de 1669, quelques semaines avant sa mort. Au fil du temps, nous le voyons vieillir, et se montrer sous des déguisements divers, depuis le jeune homme à l’air timide qui se peint à contre-jour alors qu’il vient d’avoir vingt ans, jusqu’au vieil homme fatigué, ridé, au nez bourgeonnant de 1669.
En Espagne, on connaît plusieurs autoportraits de Murillo ou de Vélasquez, dont la frappante représentation au travail des Ménines (vers 1656, musée du Prado). Quant à Zurbarán, il s’est représenté en saint Luc, patron des peintres, aux pieds du Christ en croix (vers 1635). À remarquer Léopold de Médicis qui collectionna les nombreux autoportraits de son époque (XVIIe siècle) et qui sont exposés depuis dans le Corridor de Vasari de Florence (et complétés). Dans les années 1800, Goya s’est lui aussi représenté à de nombreuses reprises.
Dans la France du XVIIe siècle, on pense surtout aux deux grands autoportraits de Poussin (1649 et 1650, respectivement à Berlin et au Louvre) et d’autres artistes comme Simon Vouet ou Jacques Stella (ces deux œuvres au musée des Beaux-Arts de Lyon ont également laissé des images d’eux-mêmes, d’un réalisme intense). Au XVIIIe siècle, Jean Siméon Chardin renouvelle le genre, n’hésitant pas à se peindre à plusieurs reprises, avec bonnet et lorgnons. Quentin de La Tour a lui aussi laissé plusieurs autoportraits où il apparaît tantôt en chemise et sans perruque, tantôt en costume d’apparat, tandis que Mme Vigée-Lebrun délivre une image charmante et coquette d’elle (Corridor de Vasari, Florence).
Par la suite, on peut dire que presque chaque grand peintre nous a laissé au moins un autoportrait, mais le genre a été particulièrement prisé par les expressionnistes du début du XXe siècle, en partie sous l’influence des autoportraits de Van Gogh, en partie conformément à l’esthétique de ce mouvement, fondée sur l’exploration méthodique du Moi. À signaler en ce sens les nombreux autoportraits d’ Edvard Munch, Egon Schiele, Max Beckmann, Richard Gerstl, Oskar Kokoschka, ou encore l’œuvre picturale du compositeur Arnold Schönberg, qui a laissé, en trois ou quatre ans seulement (vers 1908-1911), pas moins de cinquante-neuf autoportraits, dont un de dos.
Dans la lignée de celle de Rembrandt, apparaît l’œuvre « autopicturale » de Van Gogh, qui s’est représenté trente-sept fois, de 1886 à 1889. Dans tous ces autoportraits on est frappé par le regard du peintre, rarement porté sur nous, et qui même lorsqu’il nous fixe semble regarder ailleurs.
Les nombreux autoportraits d’ Egon Schiele méritent également un grand intérêt, car nul autre que lui n’est allé aussi loin dans l’exhibitionnisme et l’auscultation fascinée, angoissée, ou épouvantée de soi. Il se représente nu à de nombreuses reprises, de face, de profil, agenouillé, se masturbant parfois ou brandissant dans Eros (1911) un énorme sexe rouge en érection.
Avec Frida Kahlo les choses sont différentes. On sait qu’à la suite d’un terrible accident elle dut passer de nombreuses années de sa vie alitée, n’ayant qu’elle-même pour modèle. On lui doit de nombreux autoportraits en buste, mais aussi des représentations cauchemardesques dont beaucoup symbolisent les souffrances physiques qu’elle a vécues. Une partie de la peinture du XXe siècle s’étant détournée de la figuration, l’autoportrait paraît moins associé au geste pictural qu’avec l’expressionnisme, en particulier. Néanmoins, des peintres majeurs comme Picasso ou Francis Bacon ont à leur tour considérablement renouvelé le genre.
A signaler les artistes contemporains tels Arnaud Prinstet, qui peint son autoportrait tous les jours, également Yan Pei-Ming connu pour ses portraits de Mao qui a réalisé de nombreaux autoportraits monumentaux. Sans oublier l’artiste belge Vincent Batens, ici le portrait figure le visage seul de face et sans apparat.Vincent Batens peint le portrait selon différentes méthodes picturales, en masses, sans dessin préalable. Progressivement, de part l’organisation des éléments premiers de la peinture, à savoir les touches, leur couleur et leur direction, le visage devient lisible. Par la suite Vincent Batens déconstruit le travail réalisé en l’unifiant à l’aide d’une ou de plusieurs couches de peinture superposées en y inscrivant de temps à autre une trame.

L’autoportrait suppose en principe l’utilisation d’un miroir, instrument qui se développe à partir du XVe siècle. Mais les premiers miroirs utilisés étaient convexes, entraînant des déformations que l’artiste s’est parfois plu à conserver, à l’image d’un amusant tableau réalisé par Parmigianino en 1524 (Autoportrait au miroir). Le miroir permet des compositions surprenantes comme celle du Triple autoportrait de Johannes Gumpp (1646), ou plus près de nous celle de Salvador Dalí peignant Gala (1970-72). Cette utilisation du miroir a pour conséquence amusante que les peintres gauchers se représentent généralement en droitier (et inversement).
Pour la représentation proprement dite, le peintre peut choisir de se montrer en buste, sans attributs particuliers, parfois de face mais le plus souvent de trois-quarts. Cependant les autoportraits à la palette ou au pinceau ne manquent pas, de même que les représentations de l’artiste dans son atelier. Dans cette catégorie, l’exemple le plus connu est peut-être L’Atelier du peintre, de Gustave Courbet (1855), immense capharnaüm d’objets et de personnages aussi hétéroclites que symboliques, mais c’était aussi le cas, bien qu’il ne s’agît pas d’un atelier, de Diego Vélasquez devant le cadre retourné des Ménines.
L’artiste se plaît parfois à se déguiser, ou du moins à revêtir un costume qui n’est pas le sien habituellement. C’est déjà le cas avec Dürer, et Rembrandt multipliera ce genre de métamorphose. Il peut aussi se peindre avec un ou des amis, ou encore évoquer sa vie familiale. Rubens se représente avec trois de ses proches dans les Quatre Philosophes (1615), mais aussi avec sa première femme Isabella Brant en 1610, puis avec la seconde, Hélène Fourment, en 1639.
Même si Ingres ne s’est jamais peint avec un violon, nombreux sont les artistes qui se sont mis en scène avec un instrument de musique, par exemple Lavinia Fontana jouant du clavicorde (1578), Courbet du violoncelle (1847) ou Beckmann du saxophone (1930). D’autres ont préféré évoquer des moments importants de leur vie, notamment des maladies : Goya se fait soigner par un docteur (1820), et Munch se peint convalescent après avoir échappé à la grippe espagnole (1919).
A noter que l’une des plus belles collections d’autoportraits se trouve près du musée des Offices à Florence, précisément dans le Corridor de Vasari : elle a été rassemblée par le cardinal Léopold de Médicis dans la deuxième partie du XVIIe siècle et poursuivi jusqu’à nos jours. Elle comprend plus de 200 portraits, essentiellement de commande, avec notamment ceux de Pierre de Cortone, Charles Le Brun, Jean-Baptiste Corot et Marc Chagall.

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